François Tétreau : Le Fait d’écrire : Éditions du Noroît 2019

Échange de courriels entre le lecteur, les éditeurs et l’auteur du livre. Je ne rédige pas ici un commentaire ou une étude sur le livre de Tétreau. J’honore la mémoire de l’auteur en reproduisant ci-dessous notre trop brève conversation.

Le 4 décembre 2018

Chers Paul et Patrick,

Un mot pour vous dire à quel point j’ai aimé le livre de François Tétreau. C’est un ouvrage captivant, émouvant. Bon du début à la fin. Il va sans dire, fort bien écrit. Dont la lecture est si agréable qu’on le lit presque tout d’une traite.

Folch-Ribas avait remercié Tisseyre de la publication du Journal de Guay. Je fais comme lui : je vous remercie d’avoir publié ce livre. Grâce à Tétreau, son ami renaît, qui maintenant devient le nôtre. Ce travail se situe bien au-delà du « méméring ». L’auteur nous présente une galerie de personnages, mais ce qu’il raconte à leur sujet n’est pas de l’ordre du potinage. F.T. nous conduit plutôt au cœur de notre vie littéraire, là où les lettres sont chose vivante. À sa suite, nous entrons dans cet espace bien réel qui est celui du mythe vivant de notre littérature. Ce qu’il écrit nourrit l’imaginaire, donne de la substance à cette chose très concrète qu’est la littérature. On voit des hommes et des femmes d’ici qui ont en commun le « fait d’écrire ». On les voit vivre et écrire au sein de la réalité. On rencontre surtout le brillant écrivain qu’était Guay. Lui nous fait rire et sourire, il nous attriste aussi. On s’attache à son destin.

J’avais déjà ouvert un livre de cet auteur, je l’avais parcouru avec intérêt, reconnaissant là une véritable écriture, une aventure d’écriture et de vie passionnante. J’avais dû à regret refermer l’ouvrage sans le terminer. Ce sont des choses qui arrivent. Je m’étais promis d’y revenir un jour. Tétreau m’a rappelé cette promesse. Sans lui, j’aurais sans doute oublié. Or l’année ne se terminera pas sans que je me sois procuré en librairie quelques tomes du Journal de mon nouvel ami Jean-Pierre.

Portez-vous bien ! Je vous souhaite de joyeuses fêtes,

Daniel

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Le 5 septembre 2018

Cher Daniel Guénette,

Paul m’a très indiscrètement relayé le message que vous lui avez transmis cette semaine. Sans doute était-il aussi touché de le lire que je l’ai été, car votre lettre lui donne en quelque sorte raison. 

 Chose sûre, elle m’aide à croire que je ne me suis pas planté du tout au tout. Sans blaguer, j’ai toujours su que Jean-Pierre était un bon écrivain. On peut se gourer sur un texte, on ne se trompe tout de même pas pendant trente ans. Cela dit, allais-je réussir à y intéresser d’autres personnes ? Voilà qui était beaucoup moins évident. 

Votre lettre laisse à penser — pour moi c’est énorme — que c’est là chose possible, c’est-à-dire que ce bouquin peut amener de nouveaux lecteurs à se pencher sur le Journal de Jean-Pierre et à y prendre plaisir. Si, par la joie de lire, mon travail de passeur conduit au plaisir de lire Jean-Pierre, le ruban de Mœbius sera bouclé.

Pour tout cela, je vous remercie et vous salue

très cordialement,

François T.

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Le 6 décembre 2018

Bonjour François, 

Dans votre livre, vous allez droit au but. Votre plume est au service de votre ami. Elle propose de lui un portrait qui ne l’enjolive pas. Du reste, rien ne pourrait ajouter à la tragique beauté de son destin. Comme disait l’autre, le voici tel qu’en lui-même.

C’est plutôt votre sujet, me semble-t-il, qui ajoute à la beauté de votre travail. La même rigueur et le même talent appliqués à un autre de nos écrivains vous auraient sans doute permis d’écrire un ouvrage intéressant, mais dans le cas qui nous intéresse ici, je crois que votre ami y est pour beaucoup (étant le contenu) dans l’intérêt que vos lecteurs prendront à vous lire. 

Je ne sais pas si je suis clair. En fait, ce que je tente de dire, c’est que vous avez réussi votre pari. Vous êtes parvenus à sortir un écrivain et pas n’importe lequel, de son purgatoire. Je m’exprime mal. C’est une idée curieuse et qui n’a pour moi pas grand intérêt. Je parle bien entendu de ce purgatoire qui regorgerait d’écrivains plus ou moins méritoires. Je crois que votre ami, s’il avait pu voir son avenir dans une boule de cristal, se serait réjoui de vous savoir, quelque vingt ans après sa mort, aussi fidèle à son œuvre et à son souvenir. Mais si j’ai bien compris, je devine que son but, en tant qu’écrivain, n’était pas de disputer aux ambitieux le faîte de la renommée. Atteindre ses objectifs, cela se jouait et se vivait au plus intime de sa vie, et sa vie était d’abord et avant tout son écriture. Ce qu’il aimait, tout comme le reste, devait entrer dans ses cahiers.

Bref, je parle de purgatoire, mais je devrais plutôt parler de renaissance. Bien entendu, ses livres, lus et relus par certains existaient sans vous ; mais depuis votre livre, nous pouvons espérer pour eux quelque chose comme une vie nouvelle. De nouveaux lecteurs se présenteront, comme moi bientôt, dans nos librairies. À la bibliothèque municipale, j’ai tenté sans succès de mettre la main sur un ou deux exemplaires du Journal. Votre livre réveillera peut-être les bibliothécaires du pays. Qui sait, quelques-uns feront peut-être l’acquisition de quelques tomes. Je l’espère. 

Voilà, j’ai beaucoup dit, peut-être trop. Toutefois, il me semble que je n’ai pas dit l’essentiel, ou bien alors, je me répéterai si vous l’avez lu entre les lignes : Jean-Pierre Guay possédait un immense talent. Il était facétieux et inventif, blagueur et profondément troublant. Il s’est peut-être fait quelques ennemis, mais il a su conserver l’estime de certains de ses amis. Parmi ces derniers, il y a vous à qui nous devons ce portrait émouvant.  

Il y a dans la solitude de votre ami quelque chose d’alarmant, et aussi quelque chose d’inquiétant dans sa soif d’écriture, de triste dans sa fin de vie. On aime votre ami. Au terme de notre lecture, on se prend à rêver d’une vie d’écrivain où le drame inhérent au fait de vivre, et que semble surmultiplier le fait d’écrire, se coucherait tout doucement dans ces paysages où votre ami aimait se promener avec son chien, son chien qui était un peu comme ce Dieu qu’il lui arrivait de prier. Et qu’un homme si pauvre en vienne à prier, voilà qui n’est pas sans me toucher et m’émouvoir. 

Mon petit frère est mort aux alentours de la fête de Noël, il y a de cela presque cinquante ans. D’une méningite. Quelques jours avant de mourir, alors qu’il ne savait pas même ce qu’est un alexandrin, il avait écrit une petite histoire qui se terminait ainsi : « Noël, Noël, Noël, rends cet homme éternel ! » 

Cher François, nul n’est éternel, mais grâce à vous, votre ami se fera de nouveaux amis. Il reprend maintenant sa place parmi nous. Il ne l’avait peut-être pas vraiment quittée, mais la plupart des aveugles que nous sommes assurément l’avaient perdu de vue. Enfin, vous me comprenez… 

Je vous souhaite de joyeuses fêtes,

Daniel

Le 19 mars 2019

Chers Paul et Patrick,

François Tétreau vient de mourir. C’est dans Le Devoir de ce matin. Ma femme voit la notice et me demande si je le connais. Ça me fait un choc. Je lui arrache le journal. 

Pendant longtemps, je ne le connaissais que de nom. J’avais lu un de ses recueils, constaté son talent ; mais ce n’est que bien plus tard que je fais sa rencontre, au lancement de l’automne dernier. Petite conversation, 4 ou 5 minutes (j’apprécie alors sa langue, ses propos, sa discrétion) ; puis en librairie j’achète son livre. Je le lis, vous écris et vous dis le bien que j’en pense. Je reçois plus tard un courriel de François.

Eh bien ! Je me disais en voilà un que je suivrai de près, que j’aurai plaisir à lire et à revoir.

Il a été gravement malade. L’était-il déjà à l’époque du lancement ? Il laisse dans le deuil des êtres chers et des amis. Son dernier livre est un livre dicté par l’amitié. Ce n’est pas rien.

 En anglais, on dit : spring is around the corner. Les beaux jours seront bientôt de retour. 

Je souhaite un agréable printemps à l’équipe du Noroît. 

Daniel

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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