Louis-Philippe Hébert : Vieillir : poésie : Les Herbes rouges : 2011

Je termine à l’instant une lecture, première lecture d’un livre éblouissant. Première lecture, parce que, aussitôt refermé, je sais que je l’ouvrirai à nouveau. Lu un peu trop rapidement, non pas de manière distraite et désintéressée, mais plutôt comme on dévore avec intensité un roman passionnant. En glissant ainsi en surface, on sait que l’essentiel nous échappe, qu’il y a dans le mot à mot et ses en dessous des richesses auxquelles on reviendra, qu’on tentera de découvrir et qui, pour la plupart, sans doute, sitôt apparues, échapperont encore et toujours à notre quête.

Il m’arrive d’emprunter des ouvrages de poésie à la bibliothèque municipale. Je vais à la rencontre des poètes d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Certaines lectures me comblent, mais, je le confesse, il m’arrive de m’efforcer pour lire certains recueils jusqu’à la fin. C’est un peu par devoir que je les lis au complet.

Mes réticences sont tout à fait relatives. Elles ne disqualifient en rien les poèmes que j’ai alors sous les yeux. En général, les réserves du lecteur témoignent souvent de ses propres manques, de ses incapacités à lire véritablement, de sa difficulté à accéder à ces ouvrages qui le laissent d’abord indifférent. À l’opposé, on pourrait croire que les enthousiasmes sont tout aussi suspects, que le fait d’aimer une œuvre n’est pas garant de ses mérites.

Ceci étant dit, au hasard de mes pérégrinations, ma main sur les rayons s’empare d’un livre et mon regard en parcourt la couverture. Nom de l’auteur : Louis-Philippe Hébert. C’est de la poésie. Il y a une illustration sur la couverture. On voit le corps nu d’un homme, assis dans le fond d’une barque. Devant lui, tout autour de lui, qui semblent constituer son destin d’anéantissement, les constellations de la nuit. Il y a aussi un titre. Vieillir. L’homme nu, comme on dit d’une certaine vérité qu’elle est nue, dérive. C’est le titre de l’illustration : Drifter. Je songe à la barque de Charon, au fleuve de la mort.

Sur la quatrième de couverture, on voit une photographie de l’auteur. Il est né en 1946. Pas encore nonagénaire, mais, certes, il a vécu. Il sait de quoi il parle, ayant vu vieillir autour de lui, ayant vu mourir. Il n’a plus vingt ans. Il n’a donc plus l’âge qu’on lui voit dans l’anthologie de la poésie québécoise de Mailhot et Nepveu. J’avais toujours trouvé sympathique la tête du jeune homme sur sa photographie. Préjugé favorable qui sans doute m’a fait emprunter le livre. Préjugé renforcé par la lecture récente d’un de ses poèmes parus dans le numéro de Moebius consacré à la prière.

Avant de chercher à saisir la matière du livre, d’en examiner les particularités, voici d’abord des impressions. Comme à l’occasion d’un coup de cœur, une lecture, pour peu qu’elle soit enivrante, est avant toute chose une histoire de sentiments, de sensations. On ne démêle pas facilement les ressorts créant l’enchantement. En ouvrant Vieillir, j’éprouve l’étrange impression d’une relative familiarité. Je me sens plus ou moins en terrain connu : le référent (la vieillesse) ne constitue pas une découverte pour moi. Mais d’emblée, je suis étonné.

Étrange impression d’une relative familiarité. Qui vient de la chaleur du poète, de son accueil. L’auteur crée un univers poétique dont le référent à première vue n’a rien de réjouissant, rien d’amusant. Le thème de la vieillesse, lent naufrage comme disait l’autre, les affres du grand âge, les corridors de la mort, le grabat, la maladie, l’agonie : voilà qui paraît rebutant. Pourtant, il n’en est rien. C’est que la gravité du sujet n’interdit pas ici une certaine légèreté. Cette légèreté me semble venir d’une espèce de bonheur, sans doute lié à ce que l’on nomme les bonheurs d’expression, bonheurs d’écriture qui engendrent parfois ceux de la lecture. Hébert a beau parler du versant descendant, du vivre en chute libre, il y a dans sa voix quelque chose d’ascendant. Une sorte de joie, un plaisir communicatif. C’est que cette voix est celle d’un homme qui parle. Sorte de poésie orale, dans la mesure où l’on se sent invité au cœur même de son discours, à l’entendre au plus près du corps qui le profère. Un peu comme si cet homme était notre ami, quelqu’un de proche, qui ne discourt pas monté sur des cothurnes, afin d’être entendu surtout par des anges éthérés, des spécialistes de la savante allitération et de la combinaison sacrée des syllabes. Poète, certes, il écrit. Savant orfèvre, s’il le veut, mais dans la simplicité, qui laisse courir son mètre dans les aires communes du langage, qui invite son lecteur à le suivre et qui le mènera en dehors des sentiers battus, là où survient l’impossible, à travers l’incongruité d’une fantaisie et d’une inventivité remarquables.

Bref, on reçoit ici une invitation au voyage. Notre guide nous accueille avec le sourire. Il ne parle pas une langue étrangère, mais peu à peu notre vision du monde s’altère, alors que nous entrons plus profondément dans la zone qu’occupent les corps qui se défont, lorsque la mort les embrasse et les emporte.  

Ce recueil compte 36 poèmes. Chacun possède son titre. La plupart des textes tiennent sur deux ou trois pages. L’écriture est versifiée. Certains vers sont plutôt brefs. On voit çà et là deux ou trois pages de prose.

Ceci dit, on n’a rien dit. Les choses ne sont pas si simples. Je viens d’utiliser le mot « recueil ». Pourtant, je m’interroge. S’agit-il bien d’un recueil ? Le poète a-t-il réuni divers poèmes en vertu du seul lien thématique qui les unit ? Aurait-il, au contraire, conçu un ouvrage organiquement structuré, formant un tout homogène, dont les parties seraient à la fois nécessaires au tout et indissociables de ce dernier ? La question importe plus ou moins. Je la pose toutefois, puisqu’elle a des incidences sur le sens. Nous lisons et interrogeons chaque poème différemment selon qu’il se referme sur lui-même ou qu’il s’allie à un ensemble.

Le poème liminaire donne son incipit à son titre : « Est-ce que je t’ai déjà dit/pourquoi je ne voulais pas vieillir ? » Qui parle ici ? À qui cette question s’adresse-t-elle ? L’auteur au lecteur ? Non. Il y a ici un personnage, une vieille femme. Elle parle à quelqu’un qui n’est pas identifié. Cela importe peu. En revanche, ce qui intéresse, c’est ce qu’elle dit. L’auteur utilise un registre familier et recourt à ce que les doctes appellent la fonction poétique. Cet heureux mélange donne toute sa saveur à cette sorte de monologue qui, sans être drôle, demeure amusant, en tout cas plaisant. Je dis monologue, mais la femme s’adresse à un interlocuteur. Quoi qu’il en soit, elle suscite en nous une manière d’empathie. Elle raconte en petits fragments délirants, qu’un fil ténu relie. Elle nous entraîne selon la dérive de sa pensée dans les aléas d’une vie qui se délite. Cette vieillarde fait un peu songer à la vieille femme du poème de Villon, celle de la « Ballade pour prier Nostre-Dame ». Le tour de force du poète médiéval consistait à enclore dans une forme fixe un discours qui semble couler de source, qui possède les apparences du naturel. Hormis la forme, qui n’a rien de fixe chez Hébert, un lien unit les deux poèmes. Dans les deux cas, le cœur parle au cœur. Ou si l’on préfère, le corps de l’un s’adresse au corps de l’autre. Après tout, en exergue de son ouvrage, le poète a écrit ces simples mots : « Je suis un corps ».

Il serait simpliste de vérifier si la même locutrice est à l’origine de la suite de l’ouvrage. Et de déclarer, si tel est le cas que Vieillir constitue un seul et même texte. Ce n’est pas le cas. En effet, d’autres voix se font entendre. D’autres univers s’offrent au lecteur.

« tu es seul avec ton ami/c’est ton ami pour cela/parce qu’il te donne vraiment l’impression d’être seul/quand tu es avec lui/alors tu as aussi l’impression qu’il est toujours à tes côtés/quand tu es seul » Cela dit bien simplement ce que ressentent des amis. Il y a entre eux une complicité faite de silences communicatifs. La scène se passe dans une cafétéria. Peut-être une cafétéria d’hôpital. Dans cet hôpital, une femme se meurt. « Tu ne me verras pas vieillir », « je ne veux pas que l’on me voie mourir ». Le poète, lui, écrit des poèmes. Des poèmes qui nous touchent et qui semblent faire, du moins pour lui, le tour de la question, qui cernent la mort, en rassemblant les morts du poète dans une gerbe de poèmes souvent magnifiques. Je songe entre autres à « L’hôpital de la rue Paradis » et à « Made in China ».

Mosaïque ou non, fragments plus ou moins agencés, les poèmes offrent les différentes stations d’un même parcours. Nous suivons le poète à travers une galerie où apparaissent différents personnages. Le poète leur donne la parole ou s’adresse à nous par le biais de leur discours, et parfois directement, si l’on peut dire. Si l’on veut trouver à tout prix une unité à cet ouvrage, on la trouvera dans ces discours. Ils partagent les points communs suivants. Le registre familier évoqué ci-dessus, autrement dit une certaine oralité. Puis, une sorte de dérive, qui fait la pensée progresser à travers les méandres plus ou moins chaotiques des courants agitant la conscience, dans des sortes de monologues intérieurs. J’ajoute finalement une certaine dose de fantaisie dans le discours et d’inventivité dans le récit, qui se traduit par des va-et-vient incessants de part et d’autre de la frontière qui sépare les morts des vivants. Enfin, c’est comme si l’on ne passait pas vraiment du mort au vif ou du monde des vivants à celui des morts, comme si une telle distinction de ces ordres ne pouvait plus être franchement établie. Les vivants étant d’ores et déjà morts, tandis que les morts sont encore et toujours parmi eux. Par exemple, les morts mangent au restaurant.

Les voix que donne à entendre le poète ont beau nous parler une langue familière, malgré sa haute teneur d’images et son important coefficient de poéticité, ces voix nous entretiennent de phénomènes, qui sont d’autant plus étranges qu’ils ne relèvent pas tout à fait du paranormal. Plutôt une sorte d’expressionnisme symbolique. Ou quelque chose du genre, auquel un certain surréalisme nous a habitués.

Pour rendre compte de la richesse de cet ouvrage, il faudrait prendre le temps de décrire, de commenter chacun des textes qui le composent. Résumer les scènes, présenter les personnages, les lieux où sont confinés malades, vieillards et moribonds. Il y a là les bruits de l’ambulance, les équipements médicaux, les visiteurs, l’amoureuse en allée dont l’esprit déserte le corps. Le poète a de la suite dans les idées. Son kaléidoscope donne à voir les diverses facettes de la vie qui s’efface. Qui sont ses personnages ? En quoi sont-ils reliés ? Pourrait-on affirmer en toute certitude qu’il y a ici un homme malade, qui vieillit, et dont la disparition serait au centre de ce dispositif ? Ou ne serait-ce pas plutôt la compagne de ce personnage qui lui fausse maintenant compagnie ? Qui est au chevet de qui ? Une histoire est-elle racontée en miettes ou sont-ce diverses histoires, les nôtres y compris ? Les éléments de la fable finissent par se préciser, puis un flou vient modifier notre perception ; d’autres récits se développent, comme si d’un rêve nous passions à un suivant.

Malgré la gravité du sujet abordé, l’auteur jamais nulle part ne tombe dans le pathos ou même n’effleure la mièvrerie sentimentale que pourrait susciter la thématique de la mort. Il ne tombe ni dans la facile indignation ni dans une résignation lénifiante. Bien que le lyrisme ne domine pas l’ensemble du recueil, et malgré un ton qu’on pourrait rapprocher, par endroits, de celui de l’ironie ou d’un certain humour noir, l’émotion est présente de la première à la dernière page. Mais c’est une émotion calme, presque sereine. Comme celle qui naît d’une souffrance assagie. Il y a dans ces pages une nostalgie heureuse, discrète, face à ce qui fut beau et qui maintenant se dérobe. Il y a également une tranquille conscience de l’horreur à l’endroit des étapes d’une existence qui métamorphosent inéluctablement le vivre en vieillir, le vieillir en souffrir, le souffrir en mourir.

Publié par Daniel Guénette

Écrivain québécois. Publie ouvrages de poésie (dont Varia au Noroît) et romans (Dédé blanc-bec, etc. à La Grenouillère). Ai enseigné la littérature au niveau collégial. À la retraite depuis 2011. Me consacre à des lectures dont je rends compte sur mon blogue : Blog de Dédé blanc-bec : 4476:HOME:BOLG Notice biographique (voir L'Île : litterature.org) Daniel Guénette est né le 21 mai 1952. Il est originaire de Montréal. Il a vécu son enfance et la majeure partie de son existence dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Après des études en lettres à l’Université de Montréal, où il obtient un diplôme de maîtrise en création littéraire, il enseigne la littérature au cégep de Granby. En 2011, il prend sa retraite après 34 années d’enseignement. À l’aube de la soixantaine, il renoue avec l’écriture qu’il avait cessé de pratiquer durant près de vingt ans. Il produit alors deux recueils de poésie (Traité de l’Incertain en 2013, Carmen quadratum en 2016) et un récit (L’École des Chiens, en 2015). Dans son œuvre antérieure alternaient ouvrages de poésie (3 titres au Noroît, 2 chez Triptyque) et productions romanesques (3 titres chez Triptyque). Ces ouvrages furent publiés entre 1985 et 1996. L’ensemble fut bien reçu par la critique. À l’occasion du vingtième anniversaire des éditions Triptyque, feu Réginald Martel écrivait : « Et on soupçonne que bien des éditeurs seraient ravis d’inscrire à leur catalogue, parmi quelques auteurs de Triptyque, le nom d’un Daniel Guénette, par exemple. » J. Desraspes a enchanté Jean-Roch Boivin : « Ce roman est un délicieux apéritif, robuste et délicat, son auteur un écrivain de talent et de grands moyens. » Réginald Martel parle d’un roman « qu’on dévore sans reprendre son souffle » ; il salue également la parution des romans qui suivent, se montrant surtout favorable à L’écharpe d’Iris. Pierre Salducci écrit dans Le Devoir un article très élogieux sur ce roman : « L’écharpe d’Iris est une réussite, une petite musique qui nous parle de la nature humaine et qu’on n’arrive pas à oublier. Un roman magnifique, un vrai. Pas un phénomène de mode. Pas un produit branché et périssable. Mais de la littérature. Tout simplement. » L’École des Chiens, qui en 2013 marque le retour de l’auteur au récit, a été commentée de manière positive par divers blogueurs, dont le poète Jacques Gauthier, sur Blogues Église catholique à Montréal : « Ce beau récit du poète Daniel Guénette évoque, avec pudeur et humilité, les onze années vécues auprès de Max qu’il a dû faire euthanasier à cause d’un cancer. Ils sont rares de tels livres qui traitent si tendrement de la relation entre un homme et son animal de compagnie. Ça parle de vie et de mort, d’attachement et d’amitié, d’enfance et de solitude. » Pour sa part, Topinambulle écrit : « Dans ce très beau récit, un homme apprivoise doucement le deuil de son chien. À la manière de Rousseau, Daniel Guénette nous invite à le suivre dans ses promenades, dans les méandres de ses souvenirs, où l'évocation de l'ami fidèle nous servira de guide. »). Dominic Tardif, dans le Devoir, 4 juillet 2015, a rendu compte chaleureusement de ce récit. Il a souligné qu’avec ce dernier, l’auteur avait produit « de la vraie littérature » : « Plus qu’un livre sur un maître et son animal, L’école des chiens célèbre le pouvoir de l’écriture qui, chez Daniel Guénette, n’aspire pas à remplacer l’en allé, mais bien à en continuer la vie. » Recommandé avec enthousiasme à ses téléspectateurs, ce récit a fait l’objet d’un échange de cadeaux à l’émission LIRE présentée sur ARTV. À partir de 1975, l’auteur a collaboré à diverses revues de littérature à titre de poète et de critique. On peut lire ses plus récentes recensions dans la revue Mœbius. Pour l’une d’elles, l’auteur a été finaliste au Prix d’excellence de la SODEP 2016, dans la catégorie Texte d’opinion critique sur une œuvre littéraire ou artistique.

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